L’histoire interdite d’une marguerite kurde

15 avril 2008

L’information circule, relayée par les journaux kurdes, pro-PKK, sur internet. Özgur politika, Rojaciwan, Aktüel Bakis pour ne citer qu’eux. Tous ont repris une info signée Mustafa Aydin de l’agence de presse DIHA.

Une information par laquelle on apprend que Renas Bayraktar, petit garçon âgé de trois ans, n’a pas su donner un bouquet de marguerites à son père lors de sa visite en prison. Et ce, en raison d’une interdiction nouvelle et pour le moins informelle: les fleurs sont interdites de lieu en prison. Du moins, dans cette prison, lieu d’affection de son papa.

C’est à ce titre que l’enfant qui avait pris grand soin de cueillir des marguerites dans le parc de la prison pour l’offrir à son père, voit son bouquet confisqué. Lui et sa mère n’en sauront pas plus. C’est interdit, voilà tout.

A la lecture de cette information, on se dit que mouais… que le cas n’est pas si grave. Qu’il y a bien pire, en Turquie. Que l’info est un peu inutile. Car après tout, ce ne sont que des marguerites interdites. Ridicule mais ça ne tue personne. Et puis non… finalement on y réfléchit… on s’attarde sur le cas. Et on se rend compte que le raisonnement est faux. Qu’on est à côté de la plaque. Qu’au contraire, le cas est bien plus inquiétant qu’il en avait l’air. Et qu’il mérite donc sa place parmis les sites d’informations.

Les raisons sont multiples. La première étant que cette interdiction est d’un ridicule, gros comme une baleine. Au point d’en devenir risible. Mais le sourire que l’on saurait afficher au premier abord, si tant est que cela en fasse rire certains, ne saurait que très vite disparaitre. Car le ridicule de la situation est tellement grand qu’il suscite une vive inquiétude et appelle au questionnement. Pourquoi un bouquet de quelques marguerites est interdit d’entrée au sein de la prison? Y-a-t-il un risque? Lequel? Et un risque pour qui?

Cas absurde appelle à des questions absurdes. Mais on se les pose quand même. Histoire de comprendre. Toujours. Mais on n’y arrive pas. On essaye pourtant mais non… des motifs, on n’en trouve pas. Pourtant, de bonne foi, on a tenté les plus vaines et minces explications. Peut-être que les marguerites sont dangereuses pour le papa, prisonnier politique, qui risquerait de se suicider avec? En les mangeant peut-être? Peut-être sont-elles toxiques? Peut-être dégagent-elles des substances néfastes? Non mais non… la bonne foi a ses limites. Limites que la raison ne saurait ignorer. Car elle sait qu’une fois ces limites affranchies, la paranoïa nous attend. Se pointant là à l’horizon. Mais le chemin y est encore long. Et la paranoïa peut toujours espérer de nous rencontrer. 

Car pour l’instant, la paranoïa ne parvient à prendre le dessus. Et la raison ne trouve aucune explication à cette interdiction qui, au final, est totalement dénuée de sens. A ne pas chercher plus loin, semblerait-il. Et alors, se pointe une autre question. Quel est l’intérêt de poser une interdiction à tendance irrationnelle? Dans quel but?

De nouveau, on cherche. On cherche. Et on cherche. Peine perdue. Il n’y a pas de réponse à la question, posée là encore de bonne foi. Il n’y a aucun intérêt à interdire des marguerites dans une prison. Si ce n’est pour faire chier le monde. Pour s’amuser. Pour poser son autorité. Si ce n’est interdire pour interdire.

Et cette interdiction, pourtant si débile et à première vue inoffensive, a de quoi tuer. Oui, elle blesse, elle tue… Elle est aux conséquences désastreuses. Elle tue, en effet, tout un espoir. L’espoir de voir un jour un peu d’humanité de la part des autorités turques. L’espoir de voir un jour toutes les interdictions relevées. L’espoir de voir un jour les choses s’améliorer. Pour les Kurdes. Pour les militants de gauches non nationalistes. Pour l’ensemble des prisonniers politiques en Turquie.

Car cette interdiction ne se pose pas là au hasard. Le petit Renas Bayraktar est un kurde. Son papa est un prisonnier politique. Membre du DTP (parti politique pro-kurde) dans la ville d’Izmir, Mehmet Bayraktar est arrêté le 22 mars 2008, au lendemain de la fête du Newroz et se voit incarcéré dans une prison type F à Izmir. Il est considéré, de par ses idées politiques et son appartenance ethnique, comme un traître, un ennemi de la République turque. Un homme qui n’a aucun intérêt à disposer de droits mais que l’on se force à accepter pour un semblant de démocratie.

Un semblant de démocratie oui… Pour prétendre à l’évolution de la Turquie. Pour prétendre une adhésion à l’Union européenne. Mais ce semblant n’est pas réussi. Les autorités ne parviennent à  tenir l’apparence. Du moins aux yeux des gens qui ont l’oeil et l’esprit bien ouvert. L’interdiction en témoigne.

Interdire en effet un simple bouquet de marguerites, geste d’un enfant à son père, c’est marquer sur le fer un régime répressif. Où plus rien n’a de sens. Où plus rien n’a d’humanité. C’est dire comme les opposants politiques sont considérés. Il n’y a plus d’espoir quand on en vient à poser une interdiction aussi débile. Qu’en viendrait-on à penser, nous, à la place du papa ou de la maman? Quel sentiment nous envahirait alors? Faire l’objet d’une interdiction supplémentaire… comme s’il n’y avait pas déjà assez d’interdictions dans ce pays… Comme s’il n’y avait pas assez d’injustice. Comme si la tragédie n’était pas assez longue… non, il faut en rajouter. Toujours plus. Encore plus. Il faut interdire et toujours interdire. Même un simple instant de bonheur entre un père et son fils… C’est que la porte aux interdictions est grande ouverte. Toute la difficulté est de la refermer.

Tous, avons été enfant. Tous, nous rappelons du plaisir que nous avions à cueillir des fleurs. A les offrir. Car à cet âge là déjà, nous savions reconnaitre les belles choses. Nous savions que ces belles choses étaient dignes de ceux que l’on aimait. Alors on le leur offrait dès que lors qu’elles entraient en notre possession. Pour faire plaisir, pour se faire plaisir. Pour prouver notre amour et notre attention. Un geste simple et beau…

Qui donc s’estime de droit pour interdire ce geste? Qui s’autorise à intervenir dans une relation entre un père et un fils? De quel droit se permet-il, lui, de prendre le bouquet de Renas?? Comme s’il ne suffisait pas d’enfermer son père derrière les barreaux… injustement et sans scrupule… Comme s’il ne suffisait pas de lui infliger l’absence d’un père… Non, rien ne suffit dans ce pays… Il faut montrer qu’on est le plus fort, le plus dur et le plus puissant….

Sauf qu’à force d’interdictions, faut pas s’étonner d’une rébellion…

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