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“Femmes qui enfantent à même la terre”

9 avril 2008

Années 1990… La Turquie, en lutte contre le PKK, procède à la mise en oeuvre de la politique de “la terre brûlée”. Une politique qui consiste à détruire les villages kurdes afin de mettre un terme au ravitaillement des guerilleros du PKK. Le but étant de se porter vainqueur. Résultats: 3 400 villages détruits et un déplacement de près de 3 millions de civiles kurdes. Reste que le PKK est toujours debout.

Cette politique, au résultat bien mince voire quasi-nul, a eu néanmoins des conséquences désastreuses sur le plan civile. Les Kurdes, forçés à l’exil, s’installent dans les métropoles hors du Kurdistan. L’émigration n’étant pas pris en charge par les autorités turcs, les déplacés kurdes font ce qu’ils peuvent pour organiser leur installation. Sans demeure, sans emploi, et comme toujours oubliés, ils tentent de vivre au pays de l’exil.

Mars 1995, Jean François Pérouse (Maître de conférences à l’université Toulouse-le-Mirail), dans un article paru au Monde diplomatique, fait état de la situation.

 ”L’émigration hors du Kurdistan a pour effet d’étendre la « question kurde » à l’ensemble du pays, avec toutes les conséquences d’embrasement généralisé que cela peut entraîner. S’installant partout où ils peuvent, jamais définitivement, grossissant les zones d’habitat spontané (et illégal), les Kurdes déplacés alimentent le marché du travail parallèle, et vivent dans une inquiétante précarité, comme un sous-prolétariat victime d’ostracisme. Aucune insertion n’est prévue : ni spatiale (résidentielle), ni économique, ni politico-sociale (les déplacés n’ont pas de droit de vote hors de leur département de rattachement). Et si les personnes « installées » en Irak du Nord peuvent prétendre au statut de « réfugiés » (selon la définition du HCR), celles qui sont restées en Turquie, n’ayant pas franchi de frontière internationale, vivent un effrayant « exil intérieur », qui les prive de toute reconnaissance internationale.” disait alors l’auteur.

Depuis 1995, peu de changement en vue. Laissés pour compte, les déplacés kurdes ne font l’objet d’aucune attention. Ni de la part des journalistes, ni de la part des autorités politiques turcs qui sont pourtant à l’initiative de leurs déplacements. Effacés de la société, ils apparaissent néanmoins à l’objectif d’une photographe, Meltem Özer Şahiner. L’ancienne comédienne a en effet posé son regard sur les conditions de vies de ces Kurdes déplacés, installés à Çukurova en Turquie. Des Kurdes, qui pour beaucoup, espèrent le retour aux villages. Les photographies de la jeune femme font l’objet d’une exposition à Mersin sous le titre ” Femmes qui enfantent à même la terre” (Toprakla doğuran kadınlar). Interview d’une femme à l’oeil avisé et ciblé…

L’exposition de photographies de femmes kurdes immigrées à Çukurova a suscité une très grande attention. Des milliers de gens sont venus les contempler. Quel était l’objectif d’un tel projet? Quel est le message que vous vouliez faire passer?

Les personnes que j’ai eu à photographier, en particulier les femmes kurdes immigrées ont des histoires tragiques dont il faut pouvoir raconter. La société a fermé les yeux, ne voit pas leurs histoires. Les problèmes ne s’effacent pas pour autant. Fermer les yeux ou refuser de voir n’est en rien une résolution. Leurs souffrances continueront. Et c’est ce dont j’ai voulu montrer par l’ensemble de ces photographies.

 

Comment avez vous débuté dans la photographie? Comment votre art a-t-il fait la rencontre de ces gens?

J’ai commencé la photographie il y a de ça 4 ans. Quant je me suis rendue compte que je ne voulais pas être dans le cadrage mais derrière, je me suis rendue à l’AFAD (Adana Fotoğraf Amatörleri Derneği), association des amateurs de la photogaphie d’Adana et j’ai débuté une formation. La découverte de mon intérêt pour la photographie a une histoire quelque peu étrange. J’ai donné naissance à mon fils par césarienne… A l’hospital, quand j’ai regarder les photos de mon fils, nouveau né, je me suis rendue compte que tout le monde posait à ses côtés excepté moi…. Et ce, parce que c’est moi qui était en train de photographier. Je me suis posée des questions à ce sujet et j’ai décidé, alors, que mon intérêt pour la photographie ne devait pas rester étranger à ma vie. A l’époque, je faisais du théâtre. Ce qui ne m’a pas empêché d’entrer à l’AFAD et d’adhérer à un de leur projet. Il s’agissait alors de photographier la ville d’Adana. Le problème, c’est que je n’aimais pas photographier les bâtiments. Photographier des choses sans vie n’était pas de mon intérêt. Cela ne me plaisait pas. Je n’avais de cesse de photographier les gens que je voyais au passage d’une rue, d’un district. Et puis un jour, un ami américain m’a dit “Vivre à Çukurova sans y connaître son agriculture, c’est comme vivre dans une ville transocéanienne et ne pas savoir nager”. Et c’est comme ça qu’au départ de ma carrière de photographe, j’ai visité les terres agricoles. Bien naturellement, je devais avant tout faire la rencontre des agriculteurs et des gens qui travaillent sur l’exploitation. Et c’est ce dont j’ai fait.

Dans ce projet qu’était le votre, qui photographiez-vous essentiellement?

J’ai essentiellement photographié les personnes qui ont trouvé refuge à Adana, suite à un déplacement forcé. Des personnes qui cherchent à trouver leurs repères et qui travaillent dans l’agriculture. Il y a 13 ans, lorsque ces personnes sont venues s’installer à Çukurova, parce que contraintes et forcées de quitter le territoire qui était le leur, j’avais eu l’occasion de jouer devant eux. Je jouais une pièce de théâtre au lieu de leur campement, sous les tentes. Là où ils vivaient.

Comment expliquez-vous l’intérêt que vous portiez pour ces gens?

Ces gens ont une histoire qu’il faut porter à la connaissance de tous. Une histoire que beaucoup ne veulent pas connaitre, qu’ils se refusent de voir… Cette histoire, j’ai voulu la montrer…

Quelles sont leurs histoires? Pouvez-vous nous les raconter brièvement?

Ceux qui vivent dans ces tentes, sont ceux qui ont été déplacés par force et contrainte. Ils tentent, depuis des années, à vivre dans des conditions difficiles à Çukurova . Il y a milles difficultés bien évidemment. Mais le plus grand problème est celui des femmes, salariées agricoles. Elles n’ont pas de lieu d’habitation qui leur permettraient de vivre leur féminité, d’avoir un espace personnel tout en ayant la possibilité de travailler en tant que salariées agricoles. Il n’y a pas de séparation faite… Ici, elles sont obligées de travailler les champs de 6H du matin jusqu’à 7H du soir, et ce, tous les jours de la semaine. Elles vivent sous les tentes. Et c’est comme cela qu’elles tentent de continuer leur vie. Par ailleurs, depuis l’immigration forçée de ces Kurdes [NDLR: en raison de la politique de la  "Terre brûlée" décidée par l'Etat] on constate à Çukurova des irrégularités flagrantes en matière salariale. En effet, alors que dans d’autres exploitations les salariés touchent près de 40 YTL (22 Euros), à Çukurova le salaire est de 13 YTL. Et ils n’ont pas d’autre choix que d’accepter. Car ils n’ont pas d’autres endroits où aller. Leurs villages ont été évacués. La plupart était propriétaires de terres agricoles… Mais ils ont dû les abandonner pour venir s’installer à Çukurova.

Les femmes ont donc une présence beaucoup plus importante dans votre travail…

Oui… mon travail explique d’avantage les femmes. Parce que leurs conditions de vie sont beaucoup plus difficiles… Au prix de leur âme, elles donnent vie à la terre. Ce sont elles qui exploitent la terre… elles travaillent dans les champs, sous les tentes… Elles travaillent, sans relâche, toute la journée.

Combien de temps vous a pris ce projet?

Trois ans… pendant laquelle j’ai photographié beaucoup de salariés agricoles à Çukurova. En particulier, les femmes…

Trois ans, c’est un temps assez long… Vous avez certainement vécu beaucoup de choses avec ces gens durant tout ce temps. Y-a-t-il eu des choses qui vous ont marqué?

Bien sûre… Et même en grand nombre… En faite, si vous observez bien, leurs conditions de vie sont à tout point de vue tragiques… Par exemple, ici, aucune des femmes enceintes n’ont connaissance du mois de leur grossesse. Lorsqu’elles ont leurs contractions, elles cessent de travailler, accouchent sous les tentes et dès le lendemain vont travailler les champs. Sinon, dans les tentes. Autre fait marquant. J’ai fait la connaissance d’une fille du nom de Zahide. Il s’avère que cette jeune fille m’avait reconnue. Je lui ai demandé comment? Elle m’a expliqué qu’elle se rappelait de ma venue il y a treize ans pour jouer une pièce de théâtre sous la tente. 13 ans s’était écoulé et elle m’avait reconnue alors que la pièce n’avait duré qu’une heure… Pour ces gens, la théâtre est inaccessible. C’est un évènement qui ne peut avoir lieu qu’une seule fois dans leur vie, voire même jamais… Lors de ma discussion avec Zahide, je lui ai demandé comment était ici la vie. “Comment voulez-vous qu’elle soit. Vivre ici, c’est vivre dans l’ignorance…” m’avait-elle répondu.

Pendant ces trois années, vous ne vous êtes consacrée qu’à la photographie? Par quelle intervalle vous êtes vous rendue au lieu de campement?

En fin de semaine… J’y passais presque tous mes week-ends. Je m’y rendais le Samedi à midi. Quelque fois j’y passais la nuit. Sinon, je rentrais chez moi le soir mais, dès le lendemain, je retournais sur place. Le Dimanche matin, tandis qu’ils allaient à leur travail, je commençais à photographier… J’ai travaillé avec eux dans les champs, j’ai cueilli le coton, le piment, les tomates. J’ai fait plus de 1000 photos. Je ne me rappelle pas le nombre exacte mais il doit bien y avoir entre 3000 et 4000. On peut dire que j’ai photographié chaque instant de leur vie. J’ai du en sélectionner 90 pour l’exposition. Ici, les petites filles n’ont pas de poupées avec lesquelles jouer mais elles ont, dès leur âge, des frères et soeurs dont elles doivent s’occuper. C’est en jouant avec eux qu’elles grandissent. Et alors même qu’elles n’ont pas connaissance de leur féminité, elles apprennent le rôle d’une mère. Elles ont des tonnes de travaux. Ici, la vie y est tellement épuisante que les femmes vieillissent très rapidement. Plusieurs fois, par un réflexe, j’abordais les femmes dont je faisais la rencontre par un “teyze” (signifie “tante” en turc mais s’emploie également pour aborder les femmes plus âgées) et qu’elle n’est pas ma stupeur en apprenant, par la suite, leur âge. Elles avaient entre 30 et 35 ans mais paraissaient bien plus vieilles. Elles vieillissent très vite…

 

En tant qu’observatrice, pouvez nous dire si il y a eu des évolutions en près de 13 ans?

Autrefois, ces gens ne parvenaient pas à établir l’acte de naissance de leurs enfants parce qu’on ne voulait pas qu’ils participent aux élections. Aujourd’hui, il en est autrement. Il y a une évolution de ce côté là. Au de là de ça, je ne sais pas comment vont évoluer les choses pour eux, je ne sais pas ce qu’il va se passer. Je pense qu’eux mêmes ne le savent pas. Je pense qu’ils pourraient, un jour, partir comme ils sont venus, c’est à dire dans le plus grand silence. Je pourrais perdre leur trace comme ça, en pleine nuit. Par un moment, les autorités voulaient les chasser de leur tente. Nous avions alors lutter pour les en empêcher. Et je pleurais avec ces gens… comme si j’étais chassée de ma propre maison. Si un jour je me réveilles et que je ne vois personne ici, il y aura dans ma vie un très grand vide.

Continuerez-vous à les photographier?

Je ne sais pas. Bien sûre que je continue à leur rendre visite, nos relations, nos affinités sont intactes. Lors de mes visites, il est vrai, je prends encore des photos…

Avez-vous prévu de nouvelles expositions?

Je pense qu’ il y aura deux autres projets. Les sujets seront différents… Le premier se fera en collaboration avec mon amie Caner Özyurt. Il portera, je pense, la phrase de Zahide: “Vivre ici, c’est vivre dans l’ignorance”. Le second sera un projet que je ménerais seule, encore: “Partout sont les jeux”. Il s’agira de photographier les enfants en train de jouer. Dans les champs, les rues…etc. Avant cela, je compte exposer mon premier projet dans plusieurs autres villes. La première exposition s’est faite le 8 Mars à Mersin. Au mois de Mai, elle aura lieu à Adana. Pour l’instant rien n’est encore définit, mais je pense également l’exposer à l’étranger…

Interview de Meltem Özer Şahiner, par Ilhami Vural pour l’ANF. Traduit par mes soins…

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