Témoin de l’Histoire, grand-mère Besé raconte les souvenirs qui lui reste de l’an 1938, année tragique pour la population Dersimî qui connait de grands massacres… Massacres perpétrés par l’Etat turc.
Je ne sais plus comment nous sommes arrivés. Je me souviens que nous étions au sommet du mont sacré Zel, mont que nous évoquions avec espoir et respect. C’était la première fois que je voyais des soldats. Il y avait partout des tentes. Des armes, des chevaux, des mulets…
Ces hommes se tenaient droit devant tous les autres et avaient sur leurs épaules et leurs cols des choses en argent qui brillaient. J’étais comme dans un autre monde horrible et terrifiant mais j’étais bien sur le mont Zel. Comment avait-il pu autant changé? On nous disait qu’ils étaient les soldats de l’Etat. Qui est cet Etat? Combien de soldats avait-il ? Ils avaient réunis les femmes, les enfants et les vieux ensemble. Nos pères et les jeunes étaient réunis à un autre endroit. Ils étaient encerclés, les baïonnettes luisants et les fusils étaient dirigés contre nos pères. Etait-ce un cauchemard ou bien la réalité? J’ai vite compris que tout était réel. Les enfants étaient accrochés à leurs mères, cherchaient à trouver refuge. J’avais cinq ou six ans. Je me souviens d’une partie des évènements. Ma soeur ne cessait de me raconter, de répéter des choses si bien que d’autres parties me sont gravées en mémoire. Je crois qu’elle avait deux ans de plus que moi. Mon petit frère n’était alors qu’un bébé. Il était dans les bras de ma mère. Je ne veux même pas imaginer ce qu’une mère pourrait ressentir à ce moment donné avec trois enfants sous les bras, cherchant à les protéger et les assurer. Et que dire du père qui regardait de loin sa femme et ses enfants tremblants de peur et cherchant à trouver refuge devant tous ces soldats? Qui peut savoir la terrible douleur de ce père qui ne savait comment faire pour les aider et les protéger? Si mon père était libre et qu’un lion venait à nous attaquer, il aurait déchiqueter ce lion avec ces propres dents. Mais là il ne pouvait rien faire. Pas seulement mon père, aucun des hommes ne pouvait faire quelque chose. Et ce grand mont Zel… notre mère Zel, celle que nous implorions dans nos moments les plus difficiles, celle chez qui on pensait trouver réponse à nos problèmes, chez qui ont pensé trouver refuge, pourquoi restait-elle silencieuse?
Cet homme que l’on appelle Etat, est-il si loin de la foi et de l’humanité? Je pensais qu’il n’était pas un homme de ce monde, qu’il était autre chose. Ma petite tête d’enfant était envahie de tout pleins de questions quand j’ai entendu un grand bruit. Il y avait un grand brouhaha parmi les gens. Ils étaient encerclés de cavaliers, des soldats se promenaient parmi les gens, les baïonnettes étaient dirigées contre eux, ils poussaient les gens et les animaux pour qu’ils descendent. Je ne sais pas si quelques hommes ont contesté mais les soldats, organisés en une troupe, se sont rués sur les gens qui se sont renversés. Il y a eu des cris et les gens se sont relevés pour reprendre leurs marches. Je ne sais pas jusqu’où nous sommes descendus mais on a entendu un cri d’enfant et les femmes ont commencé à hurler, à pleurer. Je n’ai pas compris ce qu’il s’était passé. Mais on a compris par la suite qu’un soldat avait écrasé un enfant avec son cheval. Les cris et hurlements des gens n’ont rien changé à l’affaire puisque le corps mort a été laissé sur place. Je ne sais pas où les soldats ont jeté ce corps. Dans ce mont Zel, un enfant avait été fait martyr. Les femmes pleuraient. Tout le monde gémissait mais qui s’en préoccupait? En passant de l’autre côté du mont Zel, nos villages, nos montagnes disparaissaient de vue. On criait de douleurs. Je ne sais pas combien de temps nous avons marché. La nuit commençait à tomber quand nous sommes arrivés sur un champ cultivé.
Il n’y avait pas de maisons mais des plateaux et des champs cultivés. Ils ont emmené nos pères et nos hommes à un autre endroit. Nous étions restés ensembles les femmes, les enfants et les vieux. Il y avait des milliers de gens. Ma mère a cueilli quelques moissons, les a posé devant un noyer avant de mettre par dessus quelques feuilles de ce noyer. Ensuite, elles nous a posé dessus. Pour la première fois de ma vie, j’ai vécu une nuit de cauchemards. Mon père n’était pas avec nous. Nous étions appeurés, c’était un véritable cauchemard. Entourés de ces gens que l’on apellait soldats, dont nous ne comprenions pas la langue et ne savions pas pourquoi ils nous persécutaient, nous nous demandions ce qu’il allait nous arriver, ce qu’on allait devenir, comment allions-nous finir. On ne comprenait pas pourquoi on devait quitter nos villages. Pour aller où?
Tout le monde s’était installé et on ne voyait personne dans la nuit. Le sentiment de protection paternelle avait laissé place depuis très longtemps à un sentiment de désespoir et d’impuissance. J’étais dans un véritable cauchemard. Que j’ouvre ou ferme l’oeil, peu importe, j’étais toujours dans ce cauchemard. Ma mère essayait tant bien que mal de nous serrer dans ces bras et de nous faire endormir. Je crois qu’elle nous a raconté un conte.
Je me souviens vaguement. C’était l’histoire d’une mère et de ses trois enfants qui étaient pris dans un gouffre et qui attendaient l’arrivée du père. En pleine nuit, un Pir (père âgé), de sa barbe blanche, a ammené le père auprès de sa femme et ses enfants. Après les avoir sauvé, il a disparu dans un grand mystère. Qui sait combien on a vécu dans la difficulté, la misère et la représsion. Ni notre père, ni Pir à sa barbe blanche ne sont pourtant venus nous sauver.
Le soleil ne s’était pas encore levé lorsque je me suis reveillée à cause d’un grand bruit. Les femmes s’empressaient, se dépêchaient. Les hommes n’étaient toujours pas là. Je voyais les soldats, les animaux, les troupes mêlés sur le champs.
Je me suis rendue compte de la beauté des lieux en observant les rayons de soleils se poser sur les branches des poiriers et des noyers. Ces poiriers et ces noyers se dressaient là au milieu des champs. Ils étaient resplandissant. Leurs branches étaient lourdes de fruits.
Les champs étaient très beaux, lisses, réguliers. Ce sont les plus beaux champs que j’ai pu voir dans ma vie.
Ma mère avait remplit le seau de lait. Elle continuait à traire nos vaches, nos moutons et nos biches bien que le seau soit remplie. Le lait tombait à terre. J’ai compris plus tard la nécessité de cette tâche qui suscitait mon étonnement. Si le lait reste dans les mamelles, celles-ci deviennent sèches et s’estropient. C’est pour cela que l’on vide les mamelles. Qu’est-ce qu’elle pouvait faire d’autre? Il n’y avait pas de récipient pour conserver le lait qui était de trop.
Ma mère et d’autres femmes ont fait un feu. Il y avait de la farine à côté de ma mère. Elle en a mis un peu dans du lait pour en faire une pâte. Elle l’a posé sur une pierre près du feu pour la faire cuire puis elle nous la donnée à manger. Il y a eu ensuite un hurlement. Les femmes ont couru au lieu du cri. Un enfant a été mordu par un serpent. Au loin je voyais son père se débattre parmi les soldats. Il avait reconnu la voix de son fils et voulait le rejoindre. Autour de lui, d’autres hommes se débattaient mais ils étaient tous liés par un cordon. Les soldats les ont bousculé et les poussés vers les chênes. L’enfant tenait sa gorge et criait de douleurs. Maudit soit le serpent, il lui avait mordu en plein la gorge. Un soldat a dit en notre langue de couper à l’endroit de la blessure. Les malheureuses femmes, que pouvaient-elles faire? Le pauvre enfant est mort en se débattant. Quel destin. Ils nous ont arraché de nos maisons pour nous entraîner on ne sait où et déjà au deuxième jour il y a eu deux morts. La mère de l’enfant criait envers les soldats, ”vous n’avez même pas une once de sang humain qui coule dans vos veines? vous êtes de véritables oppresseurs!”. Personne ne faisait attention à elle.
Ils ont sonné. Les cavaliers et les soldats se sont regroupés autour de nous pour reprendre la route. Les gens, les animaux, les soldats continuaient la descente. Il y avait pleins de poussières partout. Le cri des animaux, le hennissement des chevaux, les pleures des gens, leurs cris de douleurs faisaient trembler la terre. Sur le chemin, nous sommes tombés sur des peaux d’animaux coupés. En faite, la nuit, les soldats avaient manger nos animaux. Ma soeur m’a raconté certaines de ces choses, c’est pour ça qu’elles sont gravées en ma mémoire. J’ai 76 ans, peut être 77 ans. Ces souvenirs sont des tristes trésors gravés en ma mémoire. Nous continuions à descendre en même temps que ces nuages de poussière, tels un train de prisonniers; les animaux, les soldats se déversaient en bas comme des fourmis. On apperçut un grand fleuve. Une fois arrivée au fleuve, cette grande fourmilière, composée d’Hommes et d’animaux, s’est lançée dans l’eau. Il n’y avait pas eu une goutte d’eau durant la descente de cette grande montagne. Sur le fleuve, il y avait un pont. Loin devant, près du rocher, il y avait un bâtiment. Le toit était en fer-blanc. J’ai appris plus tard qu’il était en tôle. C’était la première fois que je voyais un bâtiment public, qui appartenait à l’Etat. Ils ont fait traversé les gens et les animaux de l’autre côté, par le pont. La traversée a été très difficile. Certains animaux étaient tombés dans l’eau et emportés par le courant. Je ne sais pas combien de monts, de villages nous avions traversé mais nous nous sommes enfin cantonnés dans un village. Ensuite, nous avons été dispersé dans plusieurs villages. C’étaient les villages de la tribus d’Alan. Chacun était autorisé à trouver refuge auprès des familles qu’ils connaissaient. Ce refuge nous a donné un peu d’espoir. Les hommes ont pu rejoindre les familles, les enfants. Nous avons enfin pu retrouver du pain chaud, de la soupe chaude, du babeurre (hayran) et du yaourt. Les villageois chez lesquels nous étions refugiés crevaient d’envie de prendre nos animaux en possession. Dieu le sait, je ne diffame pas. Il y avait peut être des gens bien, mais les circonstances étaient celles-ci.
Je ne me souviens plus du nom du village où nous étions restés. Je ne sais pas non plus combien de jours nous y sommes restés. Un jour, les soldats sont venus chercher tous les hommes et les ont emmenés. Ils ont dit qu’ils allaient les emmener à Mazgirt pour les enregistrer afin que l’Etat puisse leur attribuer des cartes d’identités. L’Etat n’était pas un Homme mais des fonctionnaires qui administraient un pays. Je commençais à comprendre qu’il s’agissait d’une armée. Les hommes étaient partis mais d’aucun n’était revenu. Un jour plus tard, ils ont réuni les femmes, les enfants et les vieux. Tous nos biens sont restés sur place. Nos bétails, nos bovins, tout ce que nous avions étaient restés là bas. Les villageois et les soldats se sont servis. Au sommet de la colline, nous avons perçu deux autres bâtiments. Il y avait pleins de soldats autour. Un soldat est venu voir va mère et par l’intermédiaire d’un homme qui connaissait notre langue et qui faisait parti de la milice, il lui a demandé de lui donner ses deux filles. Ma mère a refusé. Elle a dit que s’il était un homme de conscience, il la laisserait avec ces deux filles partir, s’enfuir. Le milicien a traduit ce que le soldat disait; le soldat a dit qu’il ne pouvait pas, que s’il les laissait partir il aurait pleins de problèmes. Il a dit aussi que c’est dommage pour ces filles, qu’elle les lui passe pour qu’il puisse les sauver. Ma mère a opposé un refus catégorique. Elle a dit qu’elle mourrait avec ces enfants. Le soldat n’a pas insisté et nous avons continué à marcher. Nous avons fais quelques pas, un soldat marchait à nos côtés quand tout d’un coup il a prit ma soeur par le bras et a tenté de l’éloigner de nous. Brusquement, ma mère l’a attaqué et a repris ma soeur qui criait. En descendant, nous avons entendu un coup de feu. Les gens étaient paniqués, se bousculaient, à droite, à gauche. Mon petit frère était dans les bras de ma mère, moi j’étais accrochée à sa robe, nous avançions parmi les soldats. Ma mère appelait “fatê, fatê” mais on avait perdu ma soeur.
Les gens ont été séparé en plusieurs groupes je crois. Parce que nous étions moins nombreux. La fourmilière était beaucoup plus réduite. Ils nous ont poussé près du commissariat, en bas. Plus tard, j’ai appris que c’était le Pah. Ils nous ont emmené près d’un ruisseau, en bas du Pah. Je crois que ce sont les miliciens qui ont donné l’information mais on a appris qu’ils avaient tué les hommes, brisés leurs os et les avaient jeté dans le Munzur. Au bord de la rive, le soldat m’a arrachée de la robe de ma mère et m’a emmenée. Ma mère avec le peu de force qu’elle avait m’a repris des mains du soldat mais l’homme a dit quelque chose aux autres soldats en sa langue. Les soldats m’ont alors repris des bras de ma mère. Ma mère et mon frère étaient restés parmi les autres gens, moi je me débattais des mains de ces soldats. Ils ont poussé les gens dans une sorte de grotte qui se trouvait près de la rive. Les soldats m’éloignaient d’eux mais je n’avais de cesse de regarder en arrière. J’ai entendu une forte voix puis plusieurs coups de fusils. C’était l’apocalypse. Je regardais la grotte, ça chauffait comme une chaudière. J’ai vu ma mère. Elle avait plaçé mon frère entre ces genoux et appuyait sa tête contre son ventre. Elle voulait le protéger des balles mais c’était inutile. Avec le bruit des fusils, ça chauffait comme une chaudière là-bas. Je voyais toujours ma mère avec sa robe rouge. Combien de fois, elle s’est levée pour retomber. J’ai fermé mes yeux et je ne regardais plus. Puis j’ai de nouveau regardé, je ne voyais plus la robe rouge. Les gens, les rochers, les herbes, tout était rouge. Seule la fumée qui s’élevait n’était pas rouge. Dans une odeur vomitive, une fumée grise s’élevait là-bas. J’ai entendu un cri d’enfant. C’était la voix de mon frère. Un monstre l’avait accroché à sa baïonnette et le balançait. Puis il l’a jeté en l’air. Mon frère s’est heurté à un arbre avant de tomber dans le ruisseau, on ne l’entendait plus. Les sanguinaires vérifiaient s’il y avait des vivants à l’aide de leurs baïonettes. Je me rappelle avoir ouvert les yeux et me trouver au milieu de plusieurs femmes. Elles disaient des choses mais je ne comprenais pas. Elles essayaient de me donner du pain, de l’eau. Je me souviens que je pleurais beaucoup. Je crois que j’ai pleuré pendant près de 15 jours. La femme de l’adjudant Mehmet Ali lui a dit que je mourrais à pleurer autant. Elle lui a demandé de trouver celui qui a pris ma soeur et de l’ammener pour que je la vois. Ma soeur avait été emportée par un autre commandant. L’adjudant Mehmet Ali a fait passé l’information dans tout les autres commissariats pour retrouver ma soeur. D’autres enfants étaient sauvés comme moi. Il était donc difficile de trouver ma soeur. Ils ont fini par la retrouver. En revoyant ma soeur, j’ai repris mes esprits. L’adjudant Mehmet Ali n’a pas redonné ma soeur à l’homme qui l’avait prise. Il a dit que si on nous séparait, on mourrait. Nous sommes restées ensemble mais nous pleurions matin et soir, nous voulions partir, nous échapper.
Ca n’a pas eu lieu, il nous restait donc encore beaucoup à souffrir…
Témoignage recueilli par Mr Mehmet Gülmez pour Dersimnews. Traduit par Berçem Adar.


