Au cœur d’une légère polémique: le réalisateur, comédien, producteur, poète et humoriste très célèbre en Turquie, Yilmaz Erdoğan. Cet artiste, originaire de la ville de Hakkari, qui revendique ses origines kurdes et qui est marié à la petite fille du Cheikh Saïd, fait l’objet de vifs débats en raison d’une accusation portée au Premier secrétaire générale du BDP, Selahattin Demirtaş.
Yilmaz Erdoğan a, en effet, accusé de « populiste » le premier secrétaire générale qui, lors du premier congrès du BDP (Parti pour la Paix et la Démocratie, a remplacé le DTP interdit par la cour constitutionnelle turque), avait appelé les artistes d’origine kurde – parmi lesquels Ibrahim Tatlises, Mahsum Kirmizigul, Yilmaz Erdoğan – à produire, créer et réaliser en langue kurde afin de résister à l’assimilation imposée par les autorités politiques turques. Mais pour l’artiste, au cœur du débat, Selahattin Demirtaş serait à l’origine d’un appel « populiste » et ne saurait, en tant qu’homme politique, intervenir dans le domaine artistique. “La politique n’a pas le pouvoir de dire à l’art ce qu’il doit faire. Il n’a pas non plus besoin de dire ce que l’on doit faire. Je ne doute pas de sa bonne volonté mais l’artiste ne fonctionne que sur la base de sa propre perception. De plus, il est tout à faire normal aujourd’hui de travailler en langue kurde. Ca ne devrait pas se passer comme ça… Je n’ai pas d’ordonnance précise à ce sujet. Ce qui est important, c’est la volonté, c’est de faire ce qu’il nous incombe de faire. Je ne pense pas que se soit quelque chose qui puisse se régler par des propos populistes tenus lors de Congrès” a -t-il déclaré.
Qu’en est-il? L’appel de Selahattin Demirtaş est il ”populiste” »? Selahattin Demirtaş peut il faire un tel appel? Peut il, en tant qu’homme politique, intervenir auprès des artistes et leur demander de produire en langue kurde? S’agit- il d’une intervention impossible et interdite?
Le terme « populiste », employé par Yilmaz Erdoğan, fait réagir parce qu’il est entendu non pas dans le sens premier du terme mais dans son sens péjoratif. Le populisme est à l’origine définit comme un courant politique dirigé par un leader charismatique et caractérisé par une critique systématique des élites et une référence constante au peuple. Le populisme oppose les élites, présentées comme un petit groupe qui ne défend que ses propres intérêts, au peuple lié par l’intérêt collectif. En revanche au sens péjoratif du terme, l’adjectif ”populiste” est synonyme de “démagogie”, la “démagogie” étant “l’abus de la démocratie qui consiste à flatter les passions populaires“. Il s’agit de flatter le peuple en tenant un discours simpliste. C’est, sans aucun doute possible, dans cette seconde définition que se situe la critique ou l’accusation de Yilmaz Erdoğan. En direct sur la chaine NTV, il réagit et explique en effet que la question de la survie et du renforcement de la langue kurde ne saurait être réglée par des discours populistes prononcés au cours de congrès.
La question se pose: en quoi l’appel formulé par Selahattin Demirtaş est il un discours “populiste”? La question de la protection de la langue kurde et de son renforcement est au coeur du programme politique du BDP. Toutes les mesures proposées par ce parti s’orientent autour de la défense de l’identité kurde, dont la langue est un élément constitutif. Il est d’ailleurs, à ce titre, dénoncé comme un parti “nationaliste” ou encore “ethnique”. Tout à fait cohérent au discours, au programme et au but politique du BDP, l’appel de Selahattin Demirtaş – loin de flatter les passions populaires et d’ailleurs comment pourrait il réussir- s’inscrit dans le cadre d’un constat malheureux pour l’identité et la langue kurde et plus largement pour la politique kurde. Cet appel est en effet un aveu d’impuissance de la part du politique. Le politique kurde – faute de moyens, d’autorisations, de capacités et de possibilités – pour atteindre son objectif qui est la survie et la défense de la langue kurde, “s’en remet” à ceux qui, en Turquie, ont les moyens, les capacités et les possibilités de lutter, concrètement, contre les politiques d’assimilations et de participer au renforcement de la langue et de l’identité kurde. Il “s’en remet” à ceux qui ont la possibilité de représenter -également- les revendications kurdes et qui disposent de moyens bien plus considérables pour assurer cette défense. En Turquie, ce sont les Ibrahim Tatlises, Mahsum Kirmizigul et Yilmaz Erdoğan, entre autres, qui disposent d’un tel pouvoir. Ces artistes qui revendiquent pour certains leurs identités kurdes disposent d’un capitale de sympathie, de moyens financiers et d’un certain poid médiatique et peuvent tout à fait participer au renforcement de la langue et culture kurde, en enrichissant le domaine du cinéma, de la chanson et même de la littérature kurde. Ils peuvent faire bien plus que le politique kurde qui ne peut lui intervenir que sur la seule sphère politique. Le politique kurde ne peut rien faire en effet sinon s’assurer de la protection juridique de la langue et de l’identité kurde et appeler tout à chacun à prendre ses responsabilités. Et c’est justement parce que Selahattin Demirtaş a conscience des limites du politique qu’il appelle et prie les artistes d’origine kurde à contribuer, de leur côté, à l’enrichissement et la sauvegarde de leur culture et à prendre leur responsabilité dans ce domaine. Parce que Selahattin Demirtaş le pense: “Il n’y a pas d’autre moyen pour lutter contre l’assimilation“.
Au delà d’une participation au renforcement de la langue kurde, Selahattin Demirtaş espère bénéficier – ce n’est pas spéculer que de le penser – d’un soutien de ceux qui sont appelés à participer à la réunion organisée par le Premier Ministre turc, Recep Tayyip Erdoğan, dans le cadre de ce que tous ont appelé successivement l’ “ouverture démocratique”/l’ouverture kurde/ le projet d’union nationale… etc. A ce titre, faut-il le souligner, s’il n’y a pas dans cette histoire une immixtion du politique kurde dans le domaine artistique, si par son appel Selahattin Demirtaş ne se substitue pas à l’artiste, il y a, en revanche, une immixtion – sans doute involontaire- des artistes dans le domaine de la représentation politique. Ibrahim Tatlises et Yilmaz Erdoğan, parmi ceux dont j’ai entendu citer le nom, sont en effet appelés à la réunion parce qu’ils sont artistes d’une part et que le gouvernement turc entend deux choses – s’appuyer sur le soutien de ces artistes pour avancer sur la question kurde ou, par pure politique politicienne, faire croire à la population, essentiellement kurde, que le gouvernement agit. Mais ils sont appelés surtout et, à juste titre, pour leur identité kurde, le gouvernement turc cherchant des interlocuteurs avec qui discuter la question kurde, ignorant et excluant le BDP dont la légitimité démocratique n’est pourtant pas à remettre en cause eu égard au succès électoral obtenu lors des dernières élections régionales en Turquie.
Ecartant du débat politique et démocratique le BDP et rejetant ses propositions politiques, le gouvernement crée un vide, une absence qu’il est nécessaire de combler puisqu’il faut bien discuter de la question avec un ou des interlocuteurs. Après avoir discuter de la question avec des journalistes, le gouvernement turc, dont on ignore encore la portée du projet démocratique relatif au sujet kurde, veut discuter de la problématique kurde avec des artistes, parmi lesquels les célèbres Ajda Pekkan, Orhan Gençebay, Müslüm Gürses, Kubat et – prière de ne pas rire- la chanteuse pop turque Demet Akalin qui aime dandiner du cul et dont on ne comprend pas bien ce qu’elle vient faire ici. Mais à côté de ces artistes turques, le gouvernement a choisi ses artistes d’origine kurde. Ce sont ce que l’on appelle les ”Kurdes blancs” que l’on oppose aux “Kurdes noirs”. Les “Kurdes blancs” sont ceux qui conviennent et s’intègrent parfaitement dans la société turque, cette intégration s’étant faite soit par une assimilation complète, soit par une acceptation des règles imposées dans le but évident de “réussir”. En effet, pour “réussir” en Turquie, un Kurde ne peut faire autrement que d’effacer son identité kurde ou de la placer en second plan, de travailler à l’enrichissement de la culture turque et non kurde et doit éviter d’étaler ses opinions politiques surtout lorsqu’elles sont susceptibles de porter atteinte à la sensibilité turque. Les “Kurdes blancs” sont donc les gentils Kurdes. Ceux qui ne posent pas tellement de soucis et se sont ceux là qui réussissent effectivement en Turquie. Les autres, opposants au régime, ne peuvent parvenir à ce succès, faute de soutien médiatique et financier et doivent se contenter de moyens largement insuffisants pour leurs travaux d’enrichissement de la culture kurde. Outre des obstacles d’ordre financiers, ces Kurdes sont soumis à des achoppements de natures politiques et juridiques, risquant en effet des poursuites judiciaires et des condamnations pénales.
Face à ces différents obstacles qui empêchent toute lutte démocratique ou qui nuisent à l’enrichissement et le développement de la culture kurde, par ailleurs largement opprimée; face à la criminalisation de ces Kurdes qui travaillent pour la sauvegarde et la protection de leur culture; il reste pour seuls représentants kurdes ces “Kurdes blancs”, tout gentillet. Dès lors, il ne faut pas s’étonner de l’appel politique de Selahattin Demirtaş, pas plus qu’il ne faut s’étonner de la colère d’une certaine catégorie de la population kurde qui espère un minimum d’action et de revendication de la part de ces “Kurdes blancs”. Ces “Kurdes noirs” relèguent en effet leur parole, étouffée, à ceux qui ont la possibilité de s’exprimer. Problème: que peuvent-ils espérer sinon la frustration et le mécontentement? Que peut on attendre de ceux qui ont accepté de jouer le jeu pour assurer leur réussite? Ces “Kurdes blancs” savent exactement ce que leur coûteront une position contraire: une exclusion et une criminalisation au même titre que ces fameux “Kurdes noirs”. De cette frustration, les “Kurdes blancs” ne sont pas responsables. Après tout, ils font ce qu’ils veulent. Ce ne sont pas des politiciens nés et ils peuvent tout à fait refuser d’exercer un rôle représentatif, surtout que celui ci leur est imposé. En revanche, de cette frustration et colère, ils en sont les responsables lorsqu’ils acceptent de jouer dans l’arène politique, lorsqu’ils acceptent d’endosser le rôle représentatif qu’il leur a été confié par le gouvernement turc. Yilmaz Erdoğan, en acceptant l’invitation du gouvernement turc à discuter de la question kurde, transporte avec lui, et en raison de son identité kurde, l’ensemble de ces voix kurdes éttoufées. Dès lors, parce qu’il a accepté de prendre la place et le rôle que devrait exercer le politique kurde, Yilmaz Erdoğan ne doit pas s’étonner de l’intervention d’un “Kurde noir”, en l’occurence Selahattin Demirtaş. Le politique kurde, ici, a tout à fait le droit et la légitimité pour interroger l’artiste qui lui a été substitué par le gouvernement turc, cette substitution ayant été acceptée par l’intérressé. M. Demirtaş a le droit de remettre en cause la sincérité de ces “Kurdes blancs” et pointer du doigt leurs contradictions. Il peut et doit le faire, le but étant de déconstruire ce jeu de représentation dans lequels tous se sont inscrits.
Ces “Kurdes blancs” qui vont discuter de la question kurde avec le Premier Ministre turc alors qu’ils se sont toujours écartés de la politique; qui n’ont jamais pris une ferme position; qui sont souvent sinon toujours restés sous silence; qui n’ont rien fait sinon peu fait pour enrichir la culture kurde; qui ont au contraire participé au processus d’assimilation de la population kurde; qui ont privé la culture kurde d’une partie de ses richesses en les exploitant et intégrant dans la culture turque. Ces “Kurdes blancs”, désignés comme les parfaits interlocuteurs, qui ont construit leur fortune en exploitant les créations et innovations kurdes passant outre les droits d’auteurs et qui aujourd’hui font mine de s’intérresser à la cause kurde. Qu’ont ils à dire ceux là? De quoi vont ils discuter? De rien, là est tout le problème. Parce que ces “Kurdes blancs” sont toujours dans leur rôle. Ils sont là où les feux s’allument. Là où tournent les projecteurs. Et ils continuent d’accepter et de se soumettre. Pour “réussir”. Yilmaz Erdoğan crie à la démagogie de Selahattin Demirtaş mais va s’asseoir à la table de celui qui veut résoudre la question kurde en envoyant les représentants politiques kurde, et les gosses avec, en prison. Yilmaz Erdoğan crie à la démagogie de Selahattin Demirtaş mais, bienveillant à l’égard du gouvernement turc, il participe volontiers et avec plaisir à un évènement qui n’est que pure phénomène médiatique. Prétendre le contraire, au vu de la composition du casting, c’est au pire de la mauvaise foi, au mieux de la naïveté.
Yilmaz Erdoğan ne veut pas qu’on lui rappelle quelques vérités. Lui, l’artiste, prend la place du politique en intervenant dans un sujet éminemment politique mais refuse de reconnaitre au politique le droit de critique ou d’intervention. Yilmaz Erdoğan préfère se cacher derrière sa position d’artiste pour essuyer et éviter toute critique. Sauf que l’artiste ne dispose pas d’une immunité. Il a, lui aussi, quelques responsabilités…
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